L'utilisation de mineur-e-s n'a pas commencé avec Daesh. Bien au contraire, cette technique s'inscrit dans l'Histoire des guerres. Les armées occidentales étaient peuplées de nombreux adolescents du Moyen-Âge jusqu'à la Première Guerre Mondiale, et qu'au milieu du XIXème siècle, les armées britanniques avaient recruté de très jeunes enfants dans leurs régiments[4]. Ils ont toujours eu une valeur plus que symbolique : au pire, la force du renouveau, au mieux des bras armés dociles.

Daesh est un produit nouveau qui capitalise des procédés anciens. Certaines caractéristiques le distinguent des autres idéologies totalitaires : la conjonction d'une idéologie totalitaire et d'un projet politique en situation de guerre, la capacité internationale de Daesh appuyée sur les réseaux sociaux, y compris dans des pays qui ne sont pas tous en guerre (40 pays aujourd'hui : différence essentielle avec d'autres totalitarismes qui ne s'enracinaient que dans un État), la segmentation du programme de l'embrigadement des enfants et le "culte du chef" réincarné dans le "culte de Dieu", d'une manière si radicale que cette nouvelle interprétation de l'unicité de Dieu dénie et combat tout ce qui pourrait provenir de l'humain, à l'envers des trois religions monothéistes. Si Daesh n'est pas à proprement parler un groupe rebelle, une armée ou une application nouvelle du nazisme, il sait reprendre des techniques déjà éprouvées dans l'Histoire et a cherché à produire une nouvelle génération de "Jeunesses Djihadistes", à l'instar de ce qu'ont pu être les "Jeunesses Hitlériennes", car c'est le régime nazi, qui "a institutionnalisé et systématisé l'exploitation des enfants via le système éducatif et la création de groupements de jeunes ... "[5]. Boris Cyrulnik a été l'un des premiers à évoquer publiquement les similitudes entre Daesh et le nazisme. Il est temps pour avancer de replonger dans le passé pour trouver de nouvelles pistes de salut pour ces enfants.

À ce jour, le gouvernement français a transmis une circulaire destinée aux professionnels de la Protection Judiciaire de la Jeunesse le 23 février 2018, relative à la prise en charge des mineurs à leur retour de zone d'opérations de groupements terroristes (notamment de la zone syro-irakienne). De nombreuses questions se posent aux professionnels : Comment prendre en charge ces enfants victimes qui peuvent devenir auteurs de violences ? On constate une différence importante dans l'approche adoptée pour les enfants-soldats, largement traités comme des victimes, et dans l'approche adoptée pour les enfants impliqués dans des activités terroristes... Doit-on placer les moins de 12 ans en familles d'accueil quand leurs parents sont incarcérés, ou rechercher un tuteur de résilience dans la famille élargie ? Reconstruire les liens familiaux a fait partie de la dénazification. En effet, après la guerre, "les antifascistes" décrivent l'enfer du nazisme comme une agression envers l'individu et la famille (puisque le groupe remplace la famille). Quelle peut être la posture des travailleurs sociaux face à un mineur qui a intégré une vision du monde où il doit se méfier de tous ceux qui ne font pas partie de son groupe extrémiste ? Quels sont les outils, existants ou à inventer, pour redonner à ces mineurs confiance en l'humain, en la loi humaine, en la société ?

Les programmes de DDR (Désarmement, Démobilisation, Réinsertion) pour les enfants-combattants[6] expliquent que le premier obstacle mondial de ce parcours de réhabilitation est leur stigmatisation par les sociétés traumatisées, notamment en France par les attentats sur le sol national. Ne pas en tenir compte serait contre-productif, car le rejet dont vont être victimes les 'victimes de l'endoctrinement terroriste' peut raviver leur défiance et leur anxiété. Les enfants de Daesh sont uniquement appréhendés comme une génération dormante qui saura prendre la relève idéologique tels des agents doubles, conditionnés et enfermés à vie dans l'idéologie. C'est un réflexe courant dans toutes les sociétés qui ont été attaquées et se sentent fragiles : la population a tendance à se réfugier dans une vision du monde binaire, qui définit strictement ses ennemis. C'est Blanc ou Noir. Il n'y a pas de place pour le Gris dans un climat d'insécurité. Le repli identitaire se renforce pour se protéger à l'intérieur d'une communauté plus strictement définie. Car ces "revenants" des zones de conflits renvoient à des moments de douleurs et de terreurs, même lorsqu'ils ont cinq ans. Ils font déjà peur et le tout répressif ressurgit comme un réflexe pavlovien. Il n'y a pas de fatalité et les professionnels qui peuvent les sauver sont déjà là. La société doit les soutenir si elle veut se protéger à long terme, au lieu de se radicaliser face à la radicalisation.

Sébastien Boussois, politologue associé à l'ULB. Dernier ouvrage paru : "Pays du Golfe les dessous d'une crise mondiale "(Armand Colin)

Dounia Bouzar, anthropologue

[1] UNICEF, Syria Crisis Humanitarian Highlights and Results, January 2016.

[2]Les enfants-soldats ne sont pas des générations perdues : https://www.unicef.fr/article/les-enfants-soldats-ne-sont-pas-des-generations-perdues?gclid=CPGIxvW809QCFQQq0woda94ARg, consulté le 24/06/2017

[3] La propagande francophone de Daesh : la mythologie du combattant heureux, Pierre Conesa, François Bernard Huyghe, Margaux Chouraqui, Observatoire des radicalisations, Fondation Maisons de Sciences de l'Homme, mars 2017.

[4] Travaux de David M. Rosen in American Anthropologist, 2007 cité dans Les enfants de Daech, Livre blanc de la Fondation Quilliam, collection inculte, 2016, p. 21.

[5] Les enfants de Daech, Livre blanc de la Fondation Quilliam, collection inculte, 2016, p. 22.

[6] On parle plus exactement de DDRRR pour les enfants-combattants étrangers de Daesh (Démobilisés, Désarmés, rapatriés, réinstallés, réinsérés) d'après Albert B. Kalonga Luse-Lua- Mazomba, dans "Désarmement, démobilisation et réintégration, échec au Sud Kivu ?, l'Harmattan, 2016, p. 99.