Guillaume Néry, après avoir frôlé la mort il y a trois ans et officiellement arrêté la compétition, vous avez replongé récemment sous les 100 mètres vêtu d'un simple maillot de bain. Qu'est-ce qui vous attire tous les deux vers les profondeurs ?
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Guillaume Néry, après avoir frôlé la mort il y a trois ans et officiellement arrêté la compétition, vous avez replongé récemment sous les 100 mètres vêtu d'un simple maillot de bain. Qu'est-ce qui vous attire tous les deux vers les profondeurs ? Guillaume Néry : J'ai toujours été fasciné par l'idée d'explorer l'inconnu, d'aller là où personne ne va, sur terre ou sous la mer, bien au-delà du sport. Ce qui m'a d'emblée motivé était la découverte de mes propres limites et des limites humaines. Après mon accident, j'ai fait une pause mais j'éprouve toujours le besoin irrépressible d'explorer les profondeurs. Pour la sensation que cela procure, l'harmonie qu'il faut trouver entre le corps, l'esprit et l'eau. Lorsque je suis descendu à 105 mètres, en juin dernier, sans combinaison dans les eaux froides de la Méditerranée, le challenge résidait surtout dans le contrôle de soi. Julie Gautier : Née à la Réunion d'un père chasseur sous-marin, j'ai commencé à chasser dès 11 ans et l'apnée a d'abord représenté un moyen pour explorer les fonds marins et approcher les poissons. Vers 18 ans, j'ai découvert la compétition qui a d'abord représenté un challenge contre moi-même à un âge où on a besoin de se prouver sa valeur. Depuis que je me consacre à l'image sous-marine, j'ai arrêté la profondeur... et je m'en porte très bien. Pour moi, l'apnée est un moyen, pas une fin en soi. On vient de fêter les 30 ans du film Le Grand Bleu, qui reste la référence dès qu'on parle d'apnée. Les choses n'ont-elles pas bien changé depuis l'époque du réalisateur Luc Besson et de l'apnéiste Jacques Mayol ? J. G. : L'apnée en compétition n'existait pas à cette époque, il n'y avait que des recordmen individuels. Luc Besson a inventé ce à quoi pourrait ressembler une compétition d'apnée. Quand le film est sorti, je l'ai reçu comme une fiction. J'ai réalisé plus tard à quel point il avait été visionnaire. G. N. : Le portrait que Luc Besson trace des apnéistes est romanesque et extrême, avec ce rapport particulier à la mort qui a fait le succès du film. Les apnéistes aujourd'hui ont certes une relation un peu romantique avec la mer, il y a toujours une forme de quête mystique des grandes profondeurs mais nous sommes tous des êtres humains dotés d'un grand amour de la vie qu'aucun n'est prêt à sacrifier. Personne ne veut rester au fond. L'apnée est-elle avant tout une école de la rigueur et du dépassement de soi ou un sport d'émotion ? G. N. : Tous les sports extrêmes de pleine nature obligent à concilier ces deux éléments qui peuvent paraître antinomiques. L'eau est un élément puissant qui nous rend très vulnérables quand on atteint les profondeurs et que la pression nous écrase. Cela demande beaucoup de préparation, de rigueur, de contrôle et nous amène à beaucoup d'humilité. Mais l'eau offre une dimension supplémentaire. Elle permet de ne plus subir la gravité, d'évoluer dans toutes les dimensions, d'avoir la sensation de voler... J. G. : On est avant tout des amoureux de la nature, qui donne beaucoup mais est aussi très exigeante. C'est une discipline qui procure des sensations fortes mais elle exige énormément de rigueur et de connaissance du milieu, de soi-même et de ses limites. C'est aussi devenu, ces dernières années, l'un des sports aquatiques les plus populaires. Qu'est-ce qui explique un tel engouement ? G. N. : L'humanité a un profond besoin de retour à l'essentiel, à la simplicité, à un rapport avec la nature qu'elle a perdu à cause du développement des sociétés industrielles et d'une vie plus citadine. Beaucoup de gens qui avaient été coupés de la nature éprouvent le besoin d'y revenir grâce à des médias comme Internet qui les inondent d'images. Et l'apnée est le moyen le plus simple pour se reconnecter avec le monde de l'eau, de la mer et de l'océan. Même pour ceux qui la pratiquent en piscine - et ils sont nombreux. L'apnée offre aussi une dimension thérapeutique, de bien-être, liée au relâchement des muscles et au travail sur la respiration. C'est très complémentaire aux disciplines comme le yoga, le tai chi ou le qi gong. J. G. : La popularité de l'apnée reflète aussi la tendance générale qui consiste à manger plus sainement, à voyager de façon plus connectée aux gens et à l'environnement, à vivre de façon plus simple, à consommer de façon plus durable... On est à un moment charnière, critique du développement de l'humanité. On a besoin de cette prise de conscience. Vos films ont touché des dizaines de millions d'internautes. A quoi attribuez-vous cette popularité ? J. G. : Notre différence a été d'amener un nouveau regard sur l'apnée, de montrer l'émotion au-delà de la performance physique. Tout a démarré avec Free Fall (NDLR : premier film du couple, réalisé en 2010) qui a touché bien au-delà du monde de l'apnée en montrant que l'eau est un élément qui unit, amène beaucoup d'émotion et de réflexion et touche énormément. Notre niche a un caractère universel. Mais on ne s'attendait pas du tout à un tel succès. G. N.: On croise souvent des gens qui nous disent avoir été motivés pour commencer l'apnée par Free Fall ou d'autres films que nous avons réalisés. C'est une des plus belles récompenses, bien au-delà de celles que nous procurent nos records. Un record du monde est une aventure personnelle. Un film, c'est une aventure qu'on transmet aux autres. Comment se portent les océans, vu d'en dessous ? J. G. : Le plus flagrant, c'est la diminution de la biodiversité et du nombre de poissons. On mesure très concrètement et visiblement l'impact de l'homme, de la pollution, des déchets plastiques, etc. sur la biodiversité, la quantité et la variété des espèces marines. C'est à la fois nouveau, dramatique et exponentiel. Mais il y a des notes d'espoir quand on voit par exemple la capacité du corail à se régénérer pour s'adapter à l'évolution du milieu. G. N. : Il est là, le problème du climat et de l'environnement. Dans des endroits très localisés, on peut avoir des notes d'espoir. Le corail montre effectivement des capacités de résilience incroyables et là où, il y a cinq ans, il ne restait que 1 % du pourtour de Moorea (NDLR : en Polynésie française, où le couple vit une partie de l'année) recouvert de corail, on est revenu à 66 % cette année, il y en a partout, c'est extraordinaire. Il se trouve que c'est une zone assez épargnée par les très fortes hausses de température de la mer. Du coup, d'un point de vue local, la problématique du réchauffement de l'océan n'est pas flagrante. Mais il y a d'autres zones, comme la grande barrière australienne, qui en subissent les effets dramatiques et sont beaucoup plus affectées. Si le corail montre une capacité certaine à s'adapter, le réchauffement des températures océaniques provoquera manifestement beaucoup de dégâts. L'impact de l'homme n'a plus aucune limite. Impossible aujourd'hui de trouver un endroit à l'abri, même dans les coins les plus reculés de la planète. C'est dramatique et je suis très pessimiste. Quel regard portez-vous sur l'attention du politique et de l'opinion à propos des changements climatiques ? Sont-ils à la hauteur ? G. N. : Qui sommes-nous pour donner des leçons alors que nous prenons beaucoup plus l'avion que la moyenne et que nous contribuons largement aux émissions de CO2 ? On ne se sent pas légitimes pour dire aux gens de changer de comportement. Par contre, il est évident que rien n'est fait au niveau politique. Trois ans après les beaux discours et les engagements de la COP21, toutes les courbes montrent qu'on continue comme si de rien n'était. Ma seule lueur d'espoir réside dans la capacité du vivant à renaître de ses cendres, que nous observons. Partout où on établit des réserves, la vie explose très rapidement. S'il y a des décisions politiques pour établir de vraies zones de protection respectées et contrôlées, il peut y avoir un retour de la vie sous-marine, comme on l'a vu en Méditerranée autour de Porquerolles ou de la Corse, dans les zones qui ont été sanctuarisées. J. G. : On n'en est plus à l'heure où on peut se satisfaire de petits changements. Que penser du développement rapide du tourisme maritime ? J. G. : C'est un énorme dilemme pour nous aussi, particulièrement depuis qu'on s'est installés en Polynésie. On nage avec des baleines en face de chez nous, on fait des photos qu'on diffuse sur Internet... et on se retrouve à l'eau avec 10 bateaux et 50 personnes. Le problème est qu'on participe à cela en montrant nos images, on donne envie aux gens de voyager et de faire la même chose. C'est génial pour l'ouverture d'esprit et la prise de conscience de la nécessité de protéger les océans, mais en même temps, ça amène d'énormes dérives sur le mode du " je veux tout faire, tout voir, tout approcher ". G. N. : On a beaucoup discuté pour savoir où placer le curseur. On peut se couvrir en disant que cela conscientise l'opinion, mais à quel prix ? Ça montre surtout que tout est possible et cela induit une approche consumériste de la nature... Les gens ne sont plus dans l'émotion, ils cochent des cases et envoient des selfies. Même si on revendique le caractère artistique de notre démarche, on participe à cette quête de la belle image. Vous sortez un film (1) et un livre (2), quel est votre prochain rêve ? J. G. : Nous avons décidé d'essayer de produire un film 100 % local. G. N. : Notre prochain film ne le dira pas explicitement mais visera à montrer tout ce qu'il y a d'inhabituel et d'exceptionnel dans les environs, en ne révélant qu'à la fin que tout a été tourné dans un rayon de 50 kilomètres autour de chez nous, à Nice. C'est le projet qu'on commence à mûrir et vous êtes le premier à qui on en parle.