Sauf pour les acteurs de l'enseignement qui le vivent au jour le jour, l'image de l'école est de plus en plus mâchurée par les commentaires négatifs qui foisonnent. Pourquoi en dire tant de mal, alors qu'il y aurait tant de bien à en dire, dont on ne dit (presque) rien ? Je me le demande.

Je me dis seulement que ce négativisme ambiant à quelque chose de suicidaire - même si le terme est un peu violent. Plus la vision de l'école est sombre et noircie, plus les visionnaires noirs que nous risquons d'être contribuent à en diminuer la capacité d'action positive et donc la qualité. L'école, qui est avant tout humaine, est comme chaque humain : elle a besoin qu'on croie en elle pour donner sa pleine mesure. Comme vous et moi, le mépris la démobilise en éteignant les enthousiasmes. Au point que nombre de jeunes enseignants, motivés au départ, quittent rapidement la carrière pour s'épanouir ailleurs. Et ceux qui restent doivent dépenser des tonnes d'énergie pour conserver un certain élan.

Or, je le prétends : notre école a de la classe. Je me le suis dit récemment en conduisant mon petit-fils à son école maternelle. J'admire la qualité de l'accueil. Je mesure la patience exigée à tout instant par ces tout-petits, au niveau qui est sans doute le plus difficile dans l'enseignement. L'environnement, sa décoration, son matériel varié à l'infini, ses animaux familiers, laissent entrevoir le temps investi par les institutrices pour préparer l'année.

Imaginons qu'à ce moment-là, les sondeurs viennent me poser leur question : quelle est votre degré de satisfaction vis-à-vis de l'enseignement en communauté française ? Ma réponse serait forcément très différente de celle qui prendrait pour référence le tableau général peint par les médias : un enseignement à bout de souffle, "PISAniquement" déficient et champion de l'inégalité sociale.

Je préfère relever que, dans leur très grande majorité, les écoles sont des lieux de vie avenants. On y apprend que la collaboration et le respect mutuel produisent plus de société que la violence et l'égotisme. Le plus souvent, ce que vivent les enfants et les jeunes à l'école "promeut la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves, amène tous les élèves à s'approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle, prépare tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures, assure à tous les élèves des chances égales d'émancipation sociale" [1] (sic). La classe !

Que demander de plus ? Bien sûr, il s'agit d'un idéal et sa poursuite passe un jour ou l'autre par des heurts et turbulences, qui sont les exceptions et non la règle. La plupart des acteurs de l'école se rallient à ces grandes visées, même s'ils les expriment en un autre style.

À les lire, on perçoit combien ces objectifs s'inscrivent dans le quotidien des cours, des activités et de la vie même de l'école. Pour l'organiser, après une période assez mal vécue - et encore en cours - de centralisation passionnée, le Pacte d'excellence replace l'autonomie des écoles parmi les premiers moyens d'assurer la qualité et le progrès. Dommage que les décrets - entre autres, celui sur les titres et fonctions - et les actes - tracasseries administratives en croissance exponentielle - ne s'élèvent pas encore au niveau des paroles. Les écoles brûlent d'impatience qu'on leur rende la liberté de bien faire.

Un peu d'histoire récente amène même à s'étonner que l'école, dans son ensemble, ait réussi à conserver son souci de bien former, de bien éduquer, d'aller de l'avant, malgré les vents contraires.

En 1995, la Ministre socialiste Onkelinx a traumatisé, rudoyé et humilié les acteurs de l'éducation. Elle a dévalorisé la fonction d'enseignant aux yeux de l'Opinion et amorcé la pénurie qui devient aiguë aujourd'hui. Or, malgré ce discrédit, la plupart des enseignants ont continué à exercer leur fonction avec une conscience professionnelle pleine et entière. Ils ont trouvé chez les jeunes et dans leurs attentes de quoi se reconstituer une confiance en eux que les responsables politiques, par calcul, par maladresse ou par incompétence, avaient contribué à saper. La classe !

À tous les niveaux d'enseignement ont déferlé des vagues de réformes ficelées par des caciques convaincus d'avoir inventé la poudre. Malgré le désordre créé par ces inconséquences successives, l'école a réussi à sauvegarder un niveau de formation appréciable, à tendre, si possible, vers plus d'égalité et d'efficacité. Directives, injonctions, diktats et décrets en tous genres ne sont pas parvenus à empêcher la survivance du bon sens. La classe !

Le moral de l'école pourrait être au plus bas, effrité par les statisticiens des enquêtes internationales et leurs relais médiatiques. Or elle continue avec volontarisme à assurer le principal et à chercher comment y arriver mieux encore. Elle a appris à relativiser les comparaisons entre des contextes qui n'ont pas grand-chose en commun. Et à en tirer des leçons, sans forfanterie ni fausse modestie. La classe !

Comment donc expliquer que l'école ait un tel instinct de survie, une telle capacité d'autorégulation quand la régulation officielle est déficiente ? La raison est en simple : c'est l'humain qui est au centre de l'école. L'éducation est la transmission de l'humain à l'humain. Celle-ci ne peut s'opérer que dans un cadre quotidien empreint d'humanité. Malgré les "agressions" extérieures - ou parfois à cause d'elles -, le milieu ressoude sa solidarité et mobilise son esprit créatif pour que le cadre de vie reste humain.

Pourquoi, bien sûr, le bulletin de l'école échapperait-il à la subtile et originale remarque "Peut mieux faire" ? Mais l'école a toujours su qu'elle peut mieux et s'y emploie. Mettre l'accent sur les points forts dynamisera plus qu'une litanie de manques. Si cette vision positive se répand chez les "clients" de l'école, c'est tout bénéfice pour eux. Plus la confiance règne envers l'institution qui enseigne - incarnée pour le jeune par l'enseignant(e) -, plus il apprend facilement. Croire en l'école bonifie l'école.

Rêvons un peu. Pour faire voir l'école, les médias s'intéresseraient et donneraient priorité à toutes les initiatives quotidiennes grâce auxquelles l'enfant découvre sa première cité et y esquisse ses premiers gestes de citoyen. Et Dame Opinion, au lieu d'accabler l'école, lui renouvellerait sa confiance et, tout en restant critique, lui garderait l'estime qui lui est due. Et un respect de première classe.

François-Xavier Druet

Docteur en Philosophie et Lettres

Enseignant e.r. du Collège d'Erpent et de l'Université de Namur

[1] Le contenu et le style de cette citation sont ceux du Décret définissant les missions prioritaires de l'enseignement fondamental et de l'enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre, du 24 juillet 1997, article 6.