Cher Antoine,

Ta carte blanche du 5 octobre m'a interpellé. Nous ne nous sommes jamais rencontrés mais nous avons le même âge, venons de la même région et avons, semble-t-il, les mêmes craintes quant à l'avenir: "Cette façon de faire de la politique alors que la terre et la nature n'en peuvent plus de nous, n'est rien de moins qu'affreusement datée". Le monde que tu décris et les critiques que tu y apportes ne peuvent être étouffées. "Je ne voterai pas", en conclus-tu. Cette déclaration devient presque un engagement. Les "grands enjeux de maintenant" demandent une autre manière de faire et de proposer, comme tu l'écris. À travers ton texte ressort le ras-le-bol et la lassitude de plus en plus exprimée dans notre société. Tu attires l'attention sur le pourquoi de cet acte très politique. Le pouvoir est ailleurs, le pouvoir c'est nous, pas eux les politiques.

Oui, nous vivons dans un régime représentatif qui cantonne la politique à une sphère éloignée de la vie quotidienne. Strictement réservée aux élus professionnels, elle n'est l'affaire de tous qu'en de rares moments électoraux. Oui, les partis politiques dominants portent une lourde responsabilité dans l'essor de ce ras-le-bol. Les affaires à répétition, l'uniformisation de leurs idées, l'impression que les vrais enjeux ne sont pas pris en considération. L'idée, au fond, que de toute façon on ne nous écoutera pas. La déception voire le dégoût à l'égard de la politique ne trouvent dès lors pour se manifester que les élections. Et donc oui, les abstentionnistes - et ceux qui votent blanc ou nul - posent un acte politique fort. Je te rejoins là-dessus. Mais les conséquences de cet acte sont à l'opposé de leurs intentions.

Moins d'électeurs veut dire plus de pouvoir à ceux qui l'exercent. Le système représentatif dans sa forme actuelle est totalement insensible au signal que constitue l'abstention ou aux votes blancs et nuls. Au contraire, ne pas aller voter c'est acquiescer à ce que les autres votent. C'est aussi renforcer les partis dominants. Autant savoir : moins de suffrages exprimés veut donc dire moins de chances que la transition démocratique et écologique que tu appelles soient au coeur de la décision politique.

Bien sûr, pour arriver à la "démocratie à visage nouveau" que tu appelles de tes voeux, il faudra changer de régime démocratique. Enchâsser notre système représentatif dans une démocratie directe et participative, où le référendum d'initiative populaire redonnera à la population toute entière des capacités qu'elle a depuis trop longtemps déléguées. Injecter une dose de tirage au sort dans les assemblées élues, pour donner priorité au long terme, celui que requiert la préservation de notre planète Terre. Et rendre notre démocratie représentative sensible à l'abstention et aux votes blancs en laissant des sièges vides dans la même proportion dans les assemblées élues.

Toutefois, ces combats sont ceux de l'après. C'est aujourd'hui que le rapport de force doit s'inverser dans les institutions politiques.

Tu as raison sur le constat : nous traversons une période critique pour l'avenir de l'humanité. Ce ne sont pas seulement la montée des inégalités et l'essor du populisme et de l'extrême-droite qui nous touchent. C'est le dérèglement climatique et la perte accélérée de biodiversité qui décideront du sort de nos civilisations. On ne compte plus les appels à une prise de responsabilité, à déclarer "l'état d'urgence environnemental" et à ce que les décisions suivent enfin, à tous les niveaux de pouvoir. La décennie devant nous nous obligera à être des acteurs complets et engagés de nos vies. Le monde, quoi qu'il arrive, se transformera.

Mais si nous n'y prenons pas garde, ces transformations se réaliseront contre nous. L'utilisation des crises à venir par les partis porteurs de haine est un danger mortel mais réel. Loin d'assurer notre sécurité, ils nous mettront davantage en danger si nous ne nous dressons pas devant eux. Nous devons empêcher que nos silences dans les urnes ne soient détournés par ceux dont les cris divisent et détruisent. C'est aujourd'hui que les partis doivent tous, comme l'a dit avec force récemment Aurélien Barrau, faire de l'écologie leur priorité absolue. Ils ne seront plus crédibles, sinon. "Le sérieux doit changer de camp !".

La politique telle qu'elle est exercée à notre époque, échoue à répondre à nos attentes et à nos angoisses. Immobile, ce pouvoir est, au fond, enchaîné par des intérêts économiques qui lui sont supérieurs. Alors oui, s'engager là où nos actions sont immédiatement efficaces et visibles donne du sens. Les initiatives locales qui aujourd'hui se multiplient réinventent positivement notre monde. Ces mouvements sont une réappropriation de l'action collective. Ils sont les bourgeons d'une société en phase avec nos besoins locaux et quotidiens. Ils renouvellent petit à petit nos institutions. Mais sans relais à un niveau supérieur, ces engagements risquent d'être condamnés à rester des bouts d'utopie perdus dans un océan d'inégalités et d'injustice. Nous avons besoin d'une transformation politique qui protège ces mouvements et les étend. Qui opère des réformes enfin profondes. Qui maintient aussi la solidarité avec ceux qui ne peuvent pas s'y engager. Nous avons besoin aussi d'une autre politique. Et cela ne sera possible que par les urnes.

Aller voter n'empêche pas de continuer à s'insurger, à vivre autrement, à créer du lien, à s'opposer et à proposer une multitude d'alternatives. Mais comme tu le dis toi-même : pour y parvenir nous devons "faire bloc". C'est-à-dire nous devons nous engager sur tous les fronts. Prendre le système en tenaille. Soyons exigeants, n'abandonnons pas la politique. Réinvestissons-là. Voter est une arme. Ne pas voter, c'est la retourner contre soi.