Accueillis par des travailleurs du quotidien qui leur ont distribué des journaux du jour, les parlementaires régionaux ont notamment pu écouter Jos Donvil, l'administrateur délégué des Editions de L'Avenir et patron de VOO, le pôle télécoms-médias de Nethys, propriétaire du quotidien régional. Ce dernier a dressé, sans surprise, un tableau morose du secteur de la presse, miné par une érosion du marché, des recettes publicitaires sous pression et, dans le cas des Editions de l'Avenir, un lectorat vieillissant alors que les coûts de production ne cessent de progresser.

"Les Editions de L'Avenir, qui comptent tout de même quelque 500.000 lecteurs et bénéficient d'un positionnement unique en Belgique francophone, ont perdu de l'argent en 2016 et 2017. Cette année, si les tendances se confirment, ces pertes pourraient atteindre 2 millions d'euros. Si l'on ne fait rien, elles continueront à s'aggraver", a-t-il notamment expliqué.

"En tant qu'administrateur délégué, mon rôle est de créer un futur pour ce journal, avec un plan ambitieux grâce auquel on veut devenir numéro 1 en Wallonie", a ajouté Jos Donvil selon qui restructurer était "indispensable", les Editions de L'Avenir n'ayant pas suivi, ces dernières années, la tendance des groupes concurrents en termes de réduction de personnel.

A entendre son patron évoquer "ce plan de croissance", on comprend que la vente du quotidien n'est pas à l'ordre du jour alors qu'IPM (La Libre, La Dernière Heure) a marqué son intérêt en promettant d'éviter les licenciements collectifs. "La situation d'IPM n'est pas brillante. Marier deux groupes en difficulté sans faire de plan social, je n'y crois pas", avait-il d'ailleurs affirmé jeudi matin dans les colonnes de L'Echo.

Jos Donvil, administrateur délégué des Editions de L'Avenir et patron de VOO

Jos Donvil, administrateur délégué des Editions de L'Avenir et patron de VOO © BELGA

Une sortie qui n'a pas plu à l'administrateur délégué d'IPM, François le Hodey, lui aussi auditionné au Parlement de Wallonie. "Notre groupe a été attaqué de manière extrêmement désagréable par M. Donvil. Ce n'est pas top de chercher à détruire ses concurrents. J'aurais préféré qu'on mène un débat sur les arguments et sur les faits", a-t-il ainsi déclaré en dénonçant une "communication bas de gamme".

"Nous souhaitons un débat serein, le plus objectif possible afin de travailler pour le futur de la presse. L'enjeu est considérable, celui de l'emploi d'abord mais aussi du pluralisme et de l'indépendance rédactionnelle", a poursuivi M. le Hodey selon qui il existe également "une situation objective de conflit d'intérêt entre une intercommunale politique et un journal qui traite de cette actualité politique".

En outre, a-t-il ajouté, "le plan actuel ne réunit pas les facteurs clés du succès. Dans les 5 prochaines années, la presse va vivre ses années les plus difficiles. C'est comme si nous étions sur une piste de décollage avec un avion. Pour l'instant, ce qui nous fait vivre, notre piste de décollage, ce sont les journaux. Mais vu leur recul, cette piste ne sera bientôt plus là. Et à ce moment-là, dans 5, 6 ou 7 ans, ou l'avion volera, ou pas."

"Ce que nous proposons, c'est une solution structurante qui respecte le pluralisme et l'indépendance. Une solution que les autorités de la concurrence devraient accepter dans un délai court. Or, le temps joue contre L'Avenir et il faut aller vite", a conclu l'administrateur délégué d'IPM.

Avant son intervention, les représentants des travailleurs avaient, eux, plaidé pour un portage de la Région via la SRIW (société régionale d'investissements de Wallonie), une solution qui n'est pas privilégiée par l'exécutif régional mais qui permettrait de chercher calmement un repreneur et de sortir de Nethys. Ils avaient également dénoncé la "brutalité" du plan de restructuration, qui doit priver L'Avenir du quart de ses effectifs, et fait état "des pressions" subies de la part du directeur général pour qu'une lettre de soutien des lecteurs ne soit pas publiée, Philippe Leruth allant jusqu'à parler de "censure".

Initialement consacrés à l'avenir de la presse en général, les débats de ce jeudi ont finalement exclusivement portés - actualité oblige - sur la situation des Editions de l'Avenir, Jos Donvil et François le Hodey exposant tour à tour leurs arguments financiers et leur vision du secteur. Alors qu'ils étaient annoncés, Bernard Marchant, le CEO de Rossel, et Jean-Paul Philippot, l'administrateur délégué de la RTBF, étaient quant à eux absents, retenus par d'autres obligations.

L'AJP veut créer une coopérative pour sortir les Editions de L'Avenir de Nethys

Auditionnée ce jeudi en commission conjointe Economie et Medias au Parlement de Wallonie, l'Association des journalistes professionnels (AJP) a plaidé, par la voix d'Albert Jallet, son délégué au sein de la rédaction de L'Avenir, pour un arrêt immédiat du plan social à L'Avenir, "létal pour le journal", sa sortie du giron de Nethys et la création d'une SCOP, une société à gestion coopérative et participative des salariés du quotidien et de ses lecteurs.

"Nethys espérait pouvoir mettre en synergies Voo et L'Avenir, mais il n'y a jamais eu de réel projet opérationnel: il n'y a en effet pas de rationalité économique à des synergies entre le câble et la presse écrite. Ce n'est pas parce qu'on a des 'tuyaux' qu'on y valorise un contenu média. En outre, toutes les décisions d'investissement proposées par les cadres ou les équipes de L'Avenir ont été bloquées ou refusées par Nethys", a expliqué l'AJP en se demandant si les journalistes "payent aujourd'hui leur manque de docilité" vis-à-vis de l'intercommunale.

Selon l'association professionnelle, la décision de confier l'impression du journal à Rossel a par ailleurs été prise beaucoup trop tardivement et à l'encontre de l'avis des équipes et des lecteurs. "Il s'agit d'une nouvelle preuve de l'amateurisme des actionnaires", a-t-elle souligné en balayant les différents scénarios évoqués jusqu'à présent pour le redéploiement du journal (stand alone, rapprochement avec Rossel, rachat par IPM).

A la place, elle préconise la reprise des Editions de L'Avenir par une SCOP, une société à gestion coopérative et participative des salariés du journal et de ses lecteurs, dans laquelle pourraient être associés un ou plusieurs opérateur(s) industriel(s) privés et/ou des partenaires publics. Pour l'AJP, cette reprise pourrait s'effectuer après un portage de la Région, limité dans le temps.

"La SCOP n'a pas de statut spécifique en droit belge, mais cette solution n'a rien d'utopique. Elle a déjà été utilisée en France pour des médias, dont Nice Matin (avant l'arrivée de Nethys) ou encore Libération", a assuré l'association.

"Ce n'est pas un doux rêve d'autogestion. La SCOP, c'est la transposition dans le monde des affaires d'un modèle économique dont les buts ne sont pas d'abord la rémunération du capital investi, mais bien la réalisation d'objectifs démocratiques de services et prestations", a-t-elle encore insisté.

Pour l'AJP, la mise en place d'une SCOP, appuyée ou non par un opérateur extérieur, pourrait se faire dans la période de 'portage' par la Région wallonne. "Il est en outre possible de créer une SCOP avec d'autres partenaires soit publics (la Région wallonne), soit privés (IPM par exemple ou encore une coopérative de lecteurs), soit les deux. On parle alors de SCIC, société coopérative d'intérêt commun. Il s'agit également d'une coopérative, mais qui fonctionne en plusieurs chambres de décision. C'est parfaitement organisable dans les statuts de la coopérative", a-t-elle affirmé.

"Les enjeux démocratiques sont évidents. Nous appelons dès lors les mandataires politiques à accompagner la création d'une 'SCOP Avenir' ou d'une 'SCIC', seuls scénarios qui à nos yeux permettront de respecter le public, les lecteurs, le pluralisme et l'information de qualité", a conclu l'AJP.