"Di Rupo est un survivant". Dans une récente interview accordée au "Soir", Karel Verhoeven, rédacteur en chef du quotidien flamand "De Standaard", qualifie ainsi Elio Di Rupo. C'est plutôt bien vu. Président du PS depuis le 23 octobre 1999, Di Rupo a traversé toutes les époques, défié toutes les modes, survécu à toutes les tempêtes. Malgré les coups durs, il semble inoxydable.

Une triple exception

Di Rupo le survivant est une exception en Europe. Une triple exception, en fait. D'abord, sa longévité à la tête de son parti - deux décennies ! - est sans précédent. Aucun leader européen de gauche n'a tenu aussi longtemps aux avant-postes. Deuxième exception, son bilan électoral sort du lot. La plupart de ses partis-frères européens de gauche ont été balayés par l'usure du pouvoir et les concessions faites à la droite libérale. Imperturbablement, le PS de Di Rupo reste le premier parti en Belgique francophone et dirige la majorité des grandes villes. Troisième exception, le PS serre les rangs et joue la carte de l'unité, là où beaucoup de socialistes européens - le cas du PS français est caricatural - multiplient vaines chamailleries et dissidences suicidaires.

Rempart de la Sécu

La triple exception du PS de Di Rupo peut paraître paradoxale. Ce parti n'a en effet cessé, système proportionnel belge oblige, de gouverner dans d'inconfortables coalitions avec la droite. Il aurait pu perdre toute identité de gauche dans ce compagnonnage forcé. Quelques retentissants scandales financiers auraient pu, de même, le discréditer durablement. Les récents scores électoraux du PS montrent que ce n'est pas le cas. Sans doute parce que Di Rupo & Co ont mieux (moins mal, diront les sceptiques) que d'autres leaders européens de gauche, défendu la sécurité sociale et, plus globalement, l'Etat providence. Visiblement, l'électeur de gauche est prêt à beaucoup pardonner aux socialistes, pour autant qu'ils persistent dans leur rôle de rempart de la Sécu.

Positionnement atypique

Le PS, catalogué "très à gauche" dans les instances du Parti socialiste européen, a parfois adopté une position atypique au sein de la galaxie social-démocrate. Ce fut le cas dans le dossier du CETA, le traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada. Assez isolé sur une ligne de gauche, le PS a mis le pied dans la porte pour tenter d'obtenir, face aux intégristes du libre-échange, davantage de normes sociales et environnementales et davantage de clauses de respect des services publics. Cette affaire illustre l'habileté du duo Di Rupo-Magnette pour gauchir l' image et la pratique du PS. Le peu de soutien qu'il a obtenu, notamment de la part des socialistes français, en dit long sur l'état de délabrement et la dérive idéologique de la gauche européenne. Le PS de "l'extraterrestre" Di Rupo est aussi cette formation unie qui parfois - pas toujours - a résisté au conformisme social-libéral. C'est cette résistance qui paie dans les urnes, de même que le rassemblement de toutes les sensibilités socialistes. C'est bien connu, les partis de gauche divisés se font hara-kiri.

Rassembler la gauche

Elio Di Rupo est-il vraiment un extraterrestre, un OVNI de la gauche social-démocrate européenne en pleine crise, voire dans certains pays en voie de disparition ? La réponse à cette question ne sera connue qu'au soir des scrutins fédéral, régional et européen du 26 mai prochain. Si le PS redevient le premier parti en Wallonie et à Bruxelles, la démonstration sera faite que le parti d'Elio Di Rupo incarne bien une exception européenne.

Pour gagner son pari et ramener le PS au pouvoir, l'équation que doit résoudre Elio Di Rupo n'est pas simple. Elle est d'autant plus complexe que le PS n'a plus le monopole de la gauche. Il est concurrencé par le PTB, un autre OVNI politique. Il est aussi menacé électoralement par Ecolo, dont les mandataires marchent sur l'eau depuis que les thématiques de l'environnement et du climat squattent la "une" de l'actualité politique.

Gagner son pari, pour Elio Di Rupo, ce sera aussi, au lendemain du scrutin, tenter de rassembler le plus largement possible toutes les gauches autour d'objectifs communs. Pour freiner le bulldozer néolibéral, la gauche a besoin de rassembleurs. Pas d'une guerre de chapelles, ni d'une recherche de pureté idéologique.