L'administration Trump a lancé une offensive d'envergure pour réformer les règles du commerce mondial, qu'elle estime défavorables aux intérêts économiques des Etats-Unis. Selon elle, ce sont les accords commerciaux "inéquitables" adoptés par le passé qui expliquent la hausse du déficit commercial des Etats-Unis et la perte d'emplois industriels. C'est pourquoi elle a annoncé l'imposition unilatérale de tarifs douaniers, ainsi que des tarifs supplémentaires sur des produits importés de Chine. Agitant la menace d'une "guerre commerciale" qu'il se dit persuadé de gagner, le président Trump s'est fait fort de négocier de nouveaux accords commerciaux plus "équitables" à ses yeux avec les partenaires commerciaux des Etats-Unis.

Le faux problème du déficit commercial

Alors que la balance commerciale des Etats-Unis était équilibrée jusqu'aux années 1980, le tournant néolibéral de l'administration Reagan a provoqué un déficit commercial qui s'est accéléré dans les années 1990 et 2000, jusqu'à la crise de 2008 qui a eu pour effet de le stabiliser. La position commerciale des Etats-Unis reflète le modèle de croissance adopté depuis les années 1980, caractérisé par la délocalisation de l'assemblage des biens industriels dans les pays à bas salaires, afin de réduire les coûts de production des firmes américaines. Il en a résulté une économie fondée sur la consommation de marchandises importées en majorité d'Asie orientale.

Alors que la Chine enregistrait un déficit commercial avec les Etats-Unis jusqu'au milieu des années 1980, elle a enregistré pour la première fois en 1985 un excédent de 60 millions de dollars, qui a ensuite continuellement augmenté jusqu'à 347 milliards en 2016 - représentant ainsi 44% du déficit commercial total des Etats-Unis. Cette évolution suffit à faire de la Chine le principal problème de l'économie américaine aux yeux de l'administration Trump. Pourtant, l'indicateur traditionnel de la balance commerciale présente une vision faussée de la réalité, car il ne permet pas d'identifier la répartition de la valeur ajoutée des produits concernés.

Par exemple, les iPod, iPad et iPhone de la firme américaine Apple sont présentés par les statistiques des balances commerciales comme "made in China" : l'intégralité de l'excédent commercial et de la valeur ajoutée de ces produits de haute technologie est créditée à la Chine. Mais en réalité, ces produits sont simplement assemblés en Chine par la firme taiwanaise Foxconn, à qui Apple sous-traite l'assemblage des produits. L'apport de la Chine se limite donc à fournir la main-d'oeuvre pour l'assemblage des composants, ce qui ne représente que moins de 5% de la valeur ajoutée de ces produits. En réalité, la majorité de la valeur ajoutée des iPhones, pourtant exportés de Chine vers les Etats-Unis et les autres pays de consommation, est détenue par les Etats-Unis, ainsi que par la demi-douzaine d'autres pays industrialisés dont les firmes conçoivent les composants technologiques des smartphones.

Plus généralement, le retour financier tiré du déploiement des technologies des firmes américaines à l'étranger, bien que n'apparaissant pas dans les statistiques de la balance commerciale, est supérieur au déficit extérieur des Etats-Unis. La balance commerciale est donc un indicateur qui ne permet plus de prendre en compte la complexité des échanges internationaux et contribue dès lors à poser des diagnostics erronés, qui débouchent immanquablement sur de mauvaises réponses.

La mauvaise réponse des tarifs douaniers

C'est en réalité la politique économique des Etats-Unis, qui a incité depuis les années 1980 les agents économiques à consommer plus qu'ils n'épargnent, qui est la cause du déficit extérieur américain. La Chine s'est limitée à fournir aux consommateurs américains des produits bon marché, assemblés par la main-d'oeuvre chinoise, mais conçus et commercialisés par les firmes transnationales des Etats-Unis et des autres pays industrialisés. Ce n'est donc pas en imposant des tarifs douaniers que les Etats-Unis pourront résorber leur déficit extérieur, mais en adoptant des politiques incitant les agents économiques à consommer moins et à épargner plus. Or la réforme fiscale adoptée par l'administration Trump aboutira au résultat inverse, puisqu'elle entraînera une hausse des dépenses par rapport aux recettes publiques - entraînant selon les estimations une hausse de 1.000 à 2.000 milliards de dollars du déficit courant américain au cours de la prochaine décennie.

Des tarifs douaniers ne permettront pas non plus d'enrayer la baisse des emplois industriels, que l'administration Trump impute à la concurrence de la Chine depuis son adhésion à l'OMC en 2001, mais qui s'explique en réalité bien plus par les gains de productivité permis par les progrès technologiques. Le taux d'emplois industriels baisse ainsi aux Etats-Unis depuis des décennies, bien avant l'existence de la concurrence chinoise, puisqu'il est passé de 25,9% en 1969 à 12% en 2001, au moment de l'adhésion de la Chine à l'OMC, pour ne plus représenter que 8,5% en décembre 2017. Certes, contrairement à la théorie néolibérale, la répartition inégale des gains du commerce international provoque des "perdants de la mondialisation", ce qui nécessite en premier lieu de renforcer les systèmes de protection sociale, mais l'administration Trump s'applique au contraire à démanteler l'"Obama Care".

En outre, en multipliant les décisions unilatérales contraires aux règles de l'OMC, l'administration Trump met en péril le système multilatéral instauré par les Etats-Unis et entre en conflit avec l'ensemble de ses partenaires commerciaux, mécontents d'entendre le président Trump affirmer que les accords commerciaux du passé ont été "inéquitables", alors qu'ils ont été durement négociés dans l'intérêt des Etats-Unis. Cela renforce la position de la Chine, qui fait l'apologie du multilatéralisme pour mieux isoler les Etats-Unis et éviter une confrontation directe.

La "guerre commerciale" annoncée par le président Trump dans les secteurs traditionnels comme l'acier masque en réalité le véritable enjeu des rivalités sino-américaines : le contrôle des technologies. L'administration Trump dénonce les pratiques discriminatoires du gouvernement chinois incitant les firmes étrangères à transférer leurs technologies aux entreprises chinoises. Ces accusations sont largement fondées et partagées par les autres partenaires commerciaux des Etats-Unis. Toutefois, les tarifs unilatéraux de l'administration Trump sur les produits technologiques chinois ne sont pas en mesure d'enrayer la montée en gamme de l'économie chinoise, alors que le président Xi Jinping ambitionne, à travers son projet "Made in China 2025", de développer dix secteurs industriels dans les technologies de pointe et de dominer l'économie digitale du 21ème siècle.

En définitive, il est à espérer que l'administration Trump se contentera de quelques concessions bilatérales lui permettant de vendre à son électorat, à la veille des élections de mi-mandat, l'adoption d'accords présentés comme plus "équitables", mais ne modifiant en réalité qu'à la marge les échanges internationaux - comme cela a déjà été fait fin mars avec la Corée du Sud. La Chine dispose d'une marge d'action considérable pour faire des concessions aux Etats-Unis sans modifier sa stratégie de montée en gamme technologique. Au Forum de Boao pour l'Asie du 10 avril dernier, le président Xi Jinping a ainsi endossé une nouvelle fois le rôle de défenseur de la mondialisation, annonçant davantage d'importations (notamment d'automobiles), une plus grande ouverture aux entreprises et aux banques étrangères, ainsi qu'un renforcement de la protection des droits de propriété intellectuelle.

Ce type d'accord bilatéral ne règlerait pas le problème de déficit commercial américain, ni n'enrayerait la montée en puissance de la Chine, mais cela permettrait au moins d'éviter une escalade tarifaire dont tout le monde sortirait perdant.