J'ai un frère handicapé mental, semi-autonome, qui se lève courageusement à 4 h 15 le matin quatre fois par semaine (un monsieur compatissant peut passer le prendre en voiture un peu plus tard, le cinquième jour), pour pouvoir prendre le train à Soignies, puis le bus à Charleroi, et finalement aller travailler dans le zoning de Gosselies. Il n'a bien entendu qu'un petit salaire, qu'il ne peut percevoir les jours de grève des transports publics.

Un cas évidemment très loin d'être isolé. En dehors des travailleurs ainsi lourdement pénalisés, il y a aussi les innombrables enfants et adolescents qui ne peuvent se rendre à l'école, et en éprouvent un plaisir bien plus feint qu'on ne le pense. Et à cela s'ajoutent bien entendu les très nombreux dégâts collatéraux subis par les entreprises et les particuliers, que je ne vais pas chercher à détailler ici.

Mais comment notre société peut-elle encore tolérer de tels abus de pouvoir? Les syndicats, certes, ont eu une importance cruciale, il y a des dizaines d'années et plus, lorsque les ouvriers -beaucoup d'entre eux en tout cas- étaient clairement opprimés par le patronat. Le droit de grève qu'ils ont alors obtenu était une nécessité, à cette époque. Actuellement, il arrive encore que, ponctuellement, la présence active des syndicats soit souhaitable.

Mais à l'heure actuelle, dans notre société, s'accrocher à ce droit de grève et surtout en user et en abuser comme ils le font est devenu inadmissible. Et lorsqu'on entend s'exprimer les principaux responsables syndicaux, à la radio ou à la TV, parfois très longuement, pour essayer de défendre péniblement leurs actions de grève, sous le feu nourri des questions de journalistes qu'on sent outrés par ces discours creux et faux, on comprend sans peine d'où vient le problème: ces gens sont dépourvus d'imagination. Ils s'accrochent pathétiquement à ce droit de grève parce qu'ils sont incapables d'imaginer autre chose. Ils n'essaient d'ailleurs même pas. Parce qu'en appelant leurs affiliés à la grève, l'action de ces chefs-syndicalistes, qui sont -parfois largement- payés pour exercer cette fonction, apparaît au grand jour, de manière bien plus manifeste, par exemple, que s'ils se livraient à des négociations plus ou moins discrètes avec le monde politique.

Celles-ci seraient sans doute bien plus efficaces, et ne nuiraient à personne, et mon frère et tant d'autres ne perdraient jamais ni leur salaire ni leurs leçons. Mais elles manqueraient leur objectif inavoué, mais néanmoins principal: justifier le salaire des responsables. Ils ont besoin, à espaces réguliers, de décréter et d'organiser des journées de grèves, pour justifier leurs émoluments aux yeux de leurs affiliés, qui paient cher pour cela. Et peu leur chaut que ces actions soient, d'avance, vouées à l'échec (car dans bien des cas, ils le savent avant de les décider), ou bien qu'elles soient clairement inopportunes; on sait fort bien que certaines fermetures d'entreprises, par exemple, ont été liées, en tout cas en partie, à des actions syndicales et à des revendications excessives.

D'autres raisons inavouables, mais probablement bien réelles, et d'ordre plutôt psychologique, peuvent expliquer ces actions d'un autre temps. L'orgueil, le goût du pouvoir, la soif de domination ne sont jamais très éloignés lorsque, "d'en haut", sont prises des décisions pathogènes. En l'occurrence, la capacité de paralyser un pays entier, sous les acclamations d'une base toute dévouée, ne peut que procurer à ces décideurs à un sentiment de toute-puissance qui les rend aveugles et sourds à l'expression du bon sens.

A lire ces lignes, bien des affiliés-syndicalistes crieront au scandale, car s'il est un milieu où l'on se montre discipliné par rapport à la hiérarchie et à ses préceptes, fussent-ils absurdes, c'est bien le monde syndical. Mais l'exaspération est telle, à présent, et tellement généralisée, qu'on voit mal comment les syndicats pourront échapper, à brève échéance, à une nécessaire remise en question, par eux-mêmes ou en provenance de l'extérieur, de leur sacro-saint "droit de grève", et surtout de la facilité avec laquelle ils en abusent.