D'abord, vous auriez accompagné mon fils et moi vers 20h pour aller chercher nos deux invités au Parc Maximilien. La première chose qui frappe quand on y arrive, ce sont les quelque 300 migrants regroupés dans un coin du parc, juste en face de l'Office des Etrangers et Fedasil.

Vous voyez, ce sont ces instances publiques fédérales chargées par la loi de l'accueil des étrangers ? J'avais rempli le formulaire sur la page Facebook de la plate-forme citoyenne en indiquant que nous avions deux places disponibles pour la nuit. Une de mes filles avait libéré sa chambre pour l'occasion et trouvé l'hospitalité dans la chambre de sa soeur. Dans le parc, vous auriez fait la connaissance de cette poignée de bénévoles "anges gardiens" qui organisaient les départs vers les familles d'accueil. Nous avons attendu notre tour, sous une pluie froide et dans le vent glacial. Une bénévole de la plate-forme nous a confié Hassan, 20 ans, et Mohamed, 25 ans, qui venaient du Soudan. Ils nous ont souri, visiblement soulagés d'être assurés assez tôt dans la soirée que cette nuit, ils n'allaient pas la passer dans le parc. Vous auriez aussi entendu la question de mon fils de 14 ans au moment où nous avons démarré et qu'une voiture de police a ralenti à notre hauteur, nous dévisageant : "Pourquoi la police nous surveille, papa ? Et cela fait la troisième voiture de police qui passe depuis qu'on est ici. Pourquoi ? D'habitude, il n'y a jamais autant de police dans la rue !". En lui répondant quelque chose qui ne m'a pas convaincu moi-même, je me demandais s'ils avaient pris ma plaque.

Theo aurait probablement été plus doué que moi pour les faire parler. Ils répondaient brièvement à mes trop nombreuses questions. Ils étaient à Bruxelles depuis 15 jours. Oui, ils veulent passer en Angleterre. Non, ils ne savent pas comment. Oui, il fait trop froid en Belgique. Non, ils n'ont pas faim.

Arrivés chez nous, toute la famille les attendait. Après les présentations, on a discuté un peu dans le salon autour d'un verre d'eau. Je leur ai montré leur chambre et la salle de bain. Puis on a mangé et, effectivement, ils n'avaient pas très faim. Il y aurait eu plus qu'assez pour que vous restiez manger avec nous, Theo et Charles. C'est fou ce qu'on apprend en si peu de temps, en ce compris des silences gênés. Ils voulaient surtout retrouver la chambre, avec le code Wi-Fi. On a poursuivi la discussion entre nous. J'aurais bien voulu que vous soyez là pour répondre déjà à une série de questions de mes ados, dont celle-là : "Pourquoi ils dorment dehors quand il n'y a pas assez de citoyens pour les héberger ?"

Theo et Charles, on vous aurait alors déplié le canapé-lit et souhaité une bonne nuit à deux. Après votre dispute de la semaine passée à propos du renvoi de Soudanais vers la torture et des expulsions suspendues ou annulés, vous aviez certainement des choses à mettre au point. Peut-être que vous vous seriez ensuite endormi avec ce même sentiment contrasté d'avoir à la maison des invités de marque, mais totalement paumés. C'est ce qui a rendu ma nuit difficile, comme un "je ne sais quoi" qui ronge la conscience. Vous voyez ?

Le lendemain matin, ils ont utilisé la salle de bain, en la laissant impeccable. Ils ont même fait leur lit. J'espère que vous en auriez fait autant. Ils avaient l'air plus reposés que la veille et ils étaient plus bavards aussi. Cela vous aurait certainement passionné autant que nous. D'abord, il y a le départ du Soudan. Puis, très rapidement, ils racontent les 4 mois en Libye et la recherche d'une "solution" pour traverser la Méditerranée. Cette traversée était tout sauf une croisière : entassés dans un bateau, ils sont tombés en panne sèche au bout de deux jours et le skipper était perdu. Après trois jours d'angoisse, à la dérive, ils ont été secourus et ils sont arrivés en Italie. Après deux mois de trajet qui les a menés à travers la France, ils se sont retrouvés aux Pays-Bas, où ils ont demandé l'asile. Après huit mois de procédure, il leur a été répondu qu'ils devaient retourner en Italie. Theo aurait vu tout de suite de quoi on parlait : c'est le Règlement Dublin qui stipule que le pays compétent pour la demande d'asile est le premier pays par lequel le réfugié est entré en Europe. Pour eux, il est impensable de retourner en Italie, ce pays qui, abandonné par les autres pays européens, croule déjà sous les demandes d'asile et entasse les migrants dans des camps de la honte. La seule solution pour eux est donc d'espérer arriver en Angleterre. D'un seul coup, il devenait clair pourquoi ils ne peuvent pas demander l'asile en Belgique. Theo pourrait confirmer qu'il les renverrait illico en Italie. Ou, encore pire, au Soudan, vu qu'il collabore avec les sbires du régime du dictateur Omar El-Bechir, pourtant sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Charles aurait compris ce que cache l'appellation froide de "transmigrant" qui permet à Theo de se dédouaner en leur reprochant de ne pas vouloir demander l'asile chez nous, ce qui est indécent tant qu'il ne renonce pas à appliquer aveuglément le Règlement Dublin.

Quand Hassan et Mohamed sont partis, on leur a souhaité "good luck" et on a été surpris d'avoir la gorge nouée et le coeur serré. Après tout, on ne sait pas grand-chose d'eux et la veille encore, on ne les connaissait pas. On sait qu'on ne les verra plus jamais et on n'a pas échangé nos numéros de téléphone, mais simplement des petits rires en et des grands mercis croisés. Nous aurions volontiers partagé cela avec vous Theo et Charles.

Et puis, Hassan et Mohamed à peine partis, ma fille de 18 ans me parle de tout cela dans le salon en partageant un café. Elle a plein de questions. Elle tente de comprendre : la politique européenne du Règlement Dublin et l'Italie abandonnée à son sort, l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et l'interdiction absolue de la torture, le principe de précaution et de non-refoulement, le mensonge de Theo à Charles et la note du Commissaire général aux Réfugiés qui a été ignorée par le gouvernement ... et, surtout, l'avenir de Hassan et Mohamed qui ont tout laissé derrière eux pour vivre tout ça depuis plus d'un an, sans savoir ce qui les attend, sans perspective d'avenir. Soudain, elle fond en larmes. Je la prends dans mes bras sans pouvoir retenir les miennes et je vous maudis, vous et votre politique inhumaine.

* les prénoms ont été modifiés