"Mon père travaillait dans les mines depuis 1965. Lorsqu'on lui a attribué un logement social en 1970, notre famille a pu venir. (...) J'en garde de très beaux souvenirs. C'était une chouette période. Ce sont ces expériences qui forment la base de notre déploiement personnel et de notre carrière." Vingt-six ans plus tard, ce petit garçon a obtenu son diplôme de chirurgie summa cum laude et aujourd'hui il figure parmi les meilleurs dans la lutte contre le cancer du pancréas, un des cancers les plus mortels.

Baki Topal est un des nombreux Belges qui a grandi dans des logements sociaux et qui a pu gravir l'échelle de la société, en partie grâce aux chances que notre société procure. J'ai dû penser à lui la semaine dernière quand des figures de proue libérales ont exigé l'arrêt de la construction des logements sociaux dans la Ville de Bruxelles. Un point de vue étrange vu que les Libéraux siègent dans la majorité et avaient, de ce fait, également donné leur aval aux constructions prévues dans le plan "logements sociaux".

Toutefois, ceci est sans doute également basé sur un malentendu. Car les logements sociaux n'attirent pas la pauvreté. Bien au contraire : ils permettent justement d'en sortir. Le risque de pauvreté pour une famille après s'être vue attribuer un logement social diminue de 40%. Ceci découle également d'une logique : avoir un bon toit abordable au-dessus de sa tête n'est pas secondaire, mais plutôt une nécessité afin de pouvoir s'épanouir et donner la chance à ses enfants de grandir dans un environnement sain et bon, comme c'était le cas pour la famille Topal. Etre pauvre n'est pas un diagnostic terminal, une fatalité : vous pouvez en sortir. Toutefois les dirigeants politiques doivent également y croire et doivent être prêts à fournir un minimum d'efforts.

C'est pourquoi je comprends très bien que des figures de proue libérales de la Ville de Bruxelles plaident en faveur d'une meilleure répartition des logements sociaux sur toute la Région de Bruxelles. Mais j'espère alors qu'ils s'adresseront enfin aux bourgmestres libéraux d'Uccle et d'Etterbeek par exemple pour les convaincre de faire mieux. A peine 4.6 % des habitations à Uccle représentent du logement social, alors que la moyenne de la Région bruxelloise est de 7.3%. A Etterbeek, le pourcentage a baissé ces dernières années de 6% à 5,8%. Je me demande comment les convaincre s'ils sont, à tort, intimement persuadés que les logements sociaux attirent la pauvreté. Ou bien les logements sociaux sont un bon instrument et il faut investir dedans, ou bien vous n'êtes pas de cet avis, mais alors il ne faut pas essayer d'en convaincre les autres.

Alors que de nombreuses communes bruxelloises, au contraire, investissent dans de nouveaux logements sociaux et dans les rénovations du patrimoine existant, les dirigeants libéraux ne le font pas. J'y vois également un mauvais réflexe sous-jacent : essayer de monter les personnes moins bien loties contre la classe moyenne n'est que très peu correct. Le nombre de logements sociaux dans leur quartier n'empêche pas les Bruxellois de dormir : ils désirent surtout un centre-ville propre, sécurisé et vert (à la place de la zone piétonne chaotique d'aujourd'hui) ainsi qu'un service à la population efficace proposé par les autorités de la Ville plutôt qu'une communication floue - comme une nouvelle fois concernant les logements sociaux - et des éternelles promesses. Le coût de vivre en ville - Bruxelles est cher, également pour les familles ! - pourrait aussi être atténué par une prime "ville", une réduction sur le précompte immobilier.

Mais arrêter le développement des logements sociaux ne résoudrait pas l'exode urbain, et encore moins la pauvreté. Toutefois, une politique coordonnée accordant beaucoup d'attention aux logements mixtes ainsi qu'un espace public vert et sécurisé pourrait constituer une solution à ces problèmes.