par Fouad Benyekhlef - Militant laïque de culture musulmane

Certes, une vidéo au titre à tout le moins indélicat pour un verbiage qui ne dépasse pas les trois minutes. Mais que nous dévoile ce docte scrutateur des réalités islamophobes depuis son observatoire virtuel ? Qu'il existe des dérapages et des stigmatisations à l'encontre des musulmans, pardi !

Dérapages et stigmatisations qu'il ne manque accessoirement pas de faire lui-même par son focus ainsi que sa critique sempiternelle de ceux - musulmans aussi et ne lui en déplaise - qui n'adoptent pas sa conception normative de l'islam. On ne sait plus trop au bout de la vision de cette vidéo si c'est à dessein ou par déformation professionnelle que la prose de l'humoriste hésite entre la caricature et le sarcasme involontaire.

En effet, prétendre dénoncer l'islamophobie tout en faisant la promotion d'un islamo-conformisme n'est peut-être pas la démarche stratégique la plus judicieuse. "Arrêtez les amalgames" scandait le Youtubeur dans une précédente vidéo. Justement, et si l'on arrêtait tous les amalgames et les stigmatisations à l'encontre des musulmans ? Ceux des islamophobes bien sûr mais également ceux des islamo-conformistes... Car non, il n'y a pas de "bons" ou de "mauvais" musulmans, il y a des individus qui ont la liberté d'adhérer - ou non - complètement ou en partie à une religion...

En fait, que partagent réellement les musulmans entre eux de spécifiquement islamique ? Pas grand-chose en réalité tant leur vécu quotidien est rythmé par des réalités sociales, économiques, familiales, etc. qui réduisent le facteur religieux à la portion congrue. Comme il en est d'ailleurs pour tous les autres individus.

Recyclant donc les vieilles rhétoriques communautaires, le Youtubeur ne recule devant rien, ni les erreurs factuelles, tout cela pour des likes et le buzz. Passons sur le discours réducteur et réchauffé sur le voile et la barbe, "Abdel en vrai" confirme une prise de position qui devient clairement identifiée : défendre la ligne mainstream propre à la plupart des activistes qui s'auto-identifient comme musulmans. Une posture victimaire et prompte à la compétition victimaire. Or, cette ligne, idéologique, sous le ton de l'humour, se prête à une instrumentalisation facile ainsi qu'à une potentielle dérive qui enferme dans la spirale du ressentiment sans fin.

C'est dire la finesse de l'humoriste... ou la grossièreté de l'approche. Déjà par le passé, ses vidéos sur "la femme en islam" ou encore "être musulman aujourd'hui" étaient limites. Qu'il franchisse un pas supplémentaire en dégradant les individus athées qui réclament malgré tout une appartenance à l'islam, c'est un véritable affront que n'autorise que le climat conservateur, conformiste et réac' ambiant dans lequel il s'esbaudit depuis quelque temps déjà.

On ne peut pas revendiquer la liberté d'un côté et empêcher la liberté des autres en contribuant à l'installation d'une chape de plomb moralisatrice sur "la communauté musulmane". Les tenants d'idées modernistes, notre offenseur humoriste, musulman authentiquement auto-proclamé, les dénigre. C'est son droit ! Qu'il refuse d'adhérer aux grilles de lectures non-conformistes de l'islam ? C'est sa liberté ! Mais qu'il fasse la jonction entre les militants laïques de culture musulmane et l'islamophobie, c'est se dévoiler en véritable escobar.

L'humour a son pouvoir pour faire passer un message politique et influencer l'opinion. S'il est important de marteler qu'il existe aujourd'hui un racisme antimusulman, il est tout aussi important de ne pas enfermer les individus sous un quelconque poids normatif et de les laisser adhérer à leur propre islamité : à une appartenance personnelle, libre et éclairée.

Le courage de défendre les libertés individuelles aussi bien dans la société que dans sa "communauté", certains ont fait ce choix inconfortable d'être en contradiction avec un conformisme communautaire, ceux-là, qu'aime tant stigmatiser notre humoriste qui flirte avec l'islamo-conformisme. Ils tiennent un discours sincère sur la laïcité, axé sur l'autonomie de l'individu et qui ose dire "je" (en opposition au "on" communautaire si prisé par le Youtubeur). Militer afin de permettre à l'individu, en l'occurrence de culture musulmane, de se réaliser en tant que personne, libre. Enfin, eux ont indéniablement décidé de se réapproprier l'exercice de la raison, de lutter contre le racisme et de rire de tout, à commencer par la religion et ses conformismes.